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120 ans de silence : comment un Français a déchiffré l’écriture impossible des Élamites

Elamite linéaire

Intro

Depuis 1903, elle narguait les plus grands orientalistes du monde. Gravée sur des vases d’argent, tracée sur des tablettes d’argile arrachées aux sables de l’antique Suse, l’élamite linéaire restait la grande invaincue de l’épigraphie mondiale. En 2022, un archéologue français de quarante ans a brisé ce silence de quatre millénaires.

Une écriture née aux confins du monde connu

Il y a quelque 4 200 ans, sur le plateau iranien, prospérait un royaume que ses habitants appelaient le pays du Hatamti ; les Mésopotamiens, eux, le nommaient Élam. Contemporain des premières dynasties pharaoniques et des grandes cités sumériennes, il avait inventé son propre code graphique : une écriture phonétique, tracée de droite à gauche et de haut en bas, composée d’une centaine de signes pour des voyelles, des consonnes et des syllabes.

En 1903, lors de fouilles françaises sur le site de Suse, dans l’actuel sud-ouest iranien, les premiers artefacts inscrits en élamite linéaire sortent de terre. Vases en argent, tablettes, objets rituels : tous couverts de signes inconnus. Les archéologues et philologues du XXe siècle vont s’y casser les dents les uns après les autres. Pendant plus d’un siècle, ce code restera le mystère le plus tenace de l’épigraphie mondiale.

Pourquoi une telle résistance ? La raison est brutale : à peine vingt textes connus au début des années 2000. Un corpus trop maigre pour établir des comparaisons statistiques entre les signes et en déduire des valeurs phonétiques cohérentes. Sans bilingue comparable à la Pierre de Rosette, la porte restait verrouillée.

François Desset, ou la patience comme méthode

En 2006, un jeune chercheur toulousain de 24 ans entame une thèse sur le néolithique iranien. Il s’appelle François Desset. Rattaché au laboratoire CNRS Archéorient de Lyon, il s’installe en Iran sept ans durant ; il fouille, apprend la langue, plonge dans les archives. Au départ, il n’y croit pas vraiment. Ses propres amis l’encouragent. Lui doute.

Tout bascule en 2017. Desset accède à une collection privée londonienne, les vases Mahboubian, qui lui livrent dix textes inédits, jamais étudiés auparavant. Le corpus, soudain, devient suffisant. En examinant un vase funéraire en argent, il repère une séquence de quatre signes dont deux se répètent en position finale ; un schéma qui ne peut être qu’un nom propre royal. Il y reconnaît le nom du roi Shilhaha, souverain d’Élam vers 1950 av. J.-C. Puis celui de son successeur. Puis celui de la déesse Napirisha, divinité tutélaire du royaume.

À partir de ces trois points d’ancrage, il déroule le reste, syllabe après syllabe. Dix ans de travail acharné. Et le code, finalement, cède.

L’architecture d’un système oublié

Le déchiffrement révèle un système entièrement phonétique. Pas d’idéogrammes hérités, pas de signes-mots comme dans les premiers hiéroglyphes ; l’élamite linéaire transcrit directement des sons. Cinq voyelles, douze consonnes, soixante syllabes : l’ensemble combinatoire d’une langue parfaitement codifiée. Pour l’époque, c’est une élégance presque scandaleuse.

Plus troublant encore : cette écriture aurait été inventée indépendamment du cunéiforme mésopotamien, son grand voisin avec lequel elle coexistait pourtant à quelques centaines de kilomètres. Autrement dit, les Élamites n’ont rien copié. Ils ont créé leur propre code, de toutes pièces, dans une zone que l’historiographie occidentale réduisait volontiers à un satellite culturel de Sumer. La leçon, ici, est aussi épistémologique qu’archéologique.

Aujourd’hui, plus de 96 % des 1 890 occurrences de signes connues peuvent être lues. Quatre signes seulement restent énigmatiques. Une fenêtre ouverte sur une civilisation entière, ses rois, ses dieux, ses rituels, qui s’était tue pendant quarante siècles.

Champollion, Ventris, Desset : une lignée fragile

Dans l’histoire de l’humanité, les grands déchiffrements d’écritures se comptent sur les doigts d’une main. Jean-François Champollion perce le code des hiéroglyphes égyptiens en 1822, grâce à la Pierre de Rosette. Michael Ventris, architecte britannique autodidacte, déchiffre le linéaire B mycénien en 1952. Entre les deux : soixante-dix ans de silence ; après Ventris, soixante-dix ans encore avant que Desset ne reprenne la main.

Faut-il dire que François Desset s’inscrit dans cette lignée ? La communauté scientifique internationale n’hésite plus à parler d’une des découvertes archéologiques majeures des dernières décennies. Publication officielle en juillet 2022, dans la Zeitschrift für Assyriologie und Vorderasiatische Archäologie, l’une des grandes revues mondiales de l’assyriologie, cosignée avec quatre collègues (Kambiz Tabibzadeh, Matthieu Kervran, Gian-Pietro Basello, Gianni Marchesi).

La percée bouleverse plus qu’un dossier savant. Elle démontre que la naissance de l’écriture n’est pas un phénomène mésopotamien diffusé au reste du monde par capillarité culturelle ; c’est un processus qui a émergé en plusieurs points du globe, à peu près simultanément, comme si l’humanité entière avait convergé vers la même solution graphique. Convergence évolutive, pour reprendre le vocabulaire des sciences de la vie, plutôt que diffusion linéaire. L’Odyssée du savoir documente précisément ce schéma : les grandes inventions cognitives surgissent rarement d’un foyer unique.

Ce qui reste dans l’ombre

Le déchiffrement de l’élamite linéaire ouvre autant de portes qu’il en ferme. Cette écriture s’inscrit dans un continuum iranien dont la plupart des systèmes restent illisibles.

Avant elle existait le proto-élamite, apparu vers 3 200 av. J.-C. L’une des plus anciennes écritures de l’humanité, attestée par quelque 5 000 tablettes ; des centaines dorment dans les réserves du Louvre. Plus ancien, plus complexe, totalement opaque. Desset a annoncé son intention de s’y attaquer.

Parallèlement à l’élamite linéaire circulait une écriture géométrique, faite de carrés, cercles, triangles. Certaines tablettes de Konar Sandal sont biographiques : elles juxtaposent les deux systèmes dans le même texte. Ce code, qui compterait 254 à 256 signes distincts, n’a toujours pas livré son secret.

Lire pendant qu’on bombarde

Une ironie sombre traverse cette histoire. Au moment même où l’humanité regagne, signe après signe, le territoire perdu d’une civilisation millénaire, les pierres qui en portaient la mémoire subissent un autre type d’effacement. Depuis février 2026, les frappes américano-israéliennes sur l’Iran ont endommagé plus de cent vingt sites culturels et muséaux, selon le ministère iranien du Patrimoine. Le palais du Golestan, classé à l’UNESCO, a vu ses fenêtres et ses ornements pulvérisés par les ondes de choc. Le Chehel Sotoun d’Ispahan, la mosquée Masjed-e Jame, les sites préhistoriques de la vallée de Khorramabad : tous touchés.

Suse et Chogha Zanbil, dans le Khouzistan, n’ont pour l’heure pas été directement frappés ; le ministère iranien avait néanmoins activé dès juin 2025 un protocole d’urgence pour évacuer les pièces les plus sensibles vers des dépôts protégés. Les vases Mahboubian, eux, dorment à Londres. Le corpus déchiffré par François Desset est sauvegardé. Maigre consolation : ce que la guerre ne peut plus effacer, c’est la lecture. Tant que les signes sont compris, l’Élam survit.

La frontière de l’inconnu recule, lentement, à coups d’années de travail et de vases en argent exhumés des sables. Mais celle de la mémoire matérielle, elle, recule autrement, sous les bombes. Tout l’enjeu d’une histoire de la connaissance tient là : dans la course entre ce que l’on parvient à comprendre et ce que l’on parvient à conserver.

Et si les tablettes proto-élamites du Louvre contenaient des récits que nous n’avons jamais pu lire ? Des hymnes aux dieux, des chroniques royales, des cosmogonies oubliées. Peut-être la mémoire d’une civilisation entière, qui attend depuis cinq mille ans qu’on lui rende enfin la parole.

SOURCES ACADÉMIQUES MOBILISÉES

  • F. Desset, K. Tabibzadeh, M. Kervran, G.-P. Basello, G. Marchesi, « The Decipherment of Linear Elamite Writing », Zeitschrift für Assyriologie und Vorderasiatische Archäologie, juillet 2022.
  • T. Stevenson, « Beyond Mesopotamia: Linear Elamite Deciphered », London Review of Books, vol. 47, no 4, 2025.
  • Mnamon (Scuola Normale Superiore, Pise), notice « Élamite linéaire ».
  • AFP, « A researcher’s quest to decipher a 4 000-year-old script from Iran », avril 2026.
  • Ministère iranien du Patrimoine, déclarations sur les sites endommagés (mars 2026) ; UNESCO, communiqués sur le patrimoine en zone de conflit (mars-avril 2026).

 

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