Intro
Descendre pour comprendre. Voilà peut-être le premier geste religieux de l’humanité. Bien avant les temples, bien avant les autels dressés vers le ciel, nos ancêtres se sont enfoncés dans le noir, lampe à graisse au poing, pour peindre des bêtes sur la paroi d’un boyau où personne ne vivait. Pourquoi ? La question hante les préhistoriens depuis le XIXe siècle. L’anthropologue Jean-Loïc Le Quellec, directeur de recherche au CNRS, lui a donné en 2022 une réponse, l’hypothèse de la caverne originelle, qui déplace tout le problème, et qui touche, sans toujours le dire, à la naissance même du sacré.
La caverne originelle : un mythe plus vieux que les temples
Le récit le plus répandu sur Terre raconte que les vivants sont sortis d’une caverne. Humains et animaux y cohabitaient dans une obscurité sans mort, indistincts, paisibles ; un jour, par une faille ouverte au plafond du monde, ils gagnèrent la lumière et devinrent mortels. On l’appelle le mythe de l’Émergence primordiale. Jean-Loïc Le Quellec l’a traqué d’un continent à l’autre, et il a montré, en cartographiant ses variantes puis en reconstruisant sa généalogie, qu’il remonte vraisemblablement au Paléolithique, antérieur à la sortie d’Afrique de notre espèce.
Dans cette lecture, l’art des grottes n’illustre rien. Il agit. Le peintre qui fait surgir un cheval d’un relief de la roche ne décore pas une cavité : il rejoue la sortie des premiers êtres, il accouche la paroi. Le détail de la méthode importe peu ici ; retenons l’essentiel. La grotte n’est pas un décor, c’est une matrice.
La caverne, le seuil par où passe le sacré
Partout, et longtemps après le Paléolithique, la grotte est restée le lieu où l’invisible fait irruption. La chose mérite qu’on s’y arrête, car elle dessine une continuité que trente mille ans n’ont pas rompue.
Les Grecs cachaient au cœur de leurs temples un adyton, crypte obscure héritée de vieux cultes chthoniens, d’où la parole oraculaire était censée jaillir. La tradition chrétienne, elle, fait naître Jésus dans une grotte et l’ensevelit dans une autre, d’où il ressort au troisième jour ; les cryptes des églises, creusées sous le chœur pour abriter les os des martyrs, prolongent le même imaginaire. Quand la Vierge apparaît, c’est encore sous terre qu’on la voit : à Lourdes, dans la grotte de Massabielle, dont d’innombrables répliques de rocaille ont essaimé sur la planète ; au Laus, à Tre Fontane, à Betania. Les alchimistes résumaient toute leur quête dans un acronyme, V.I.T.R.I.O.L. : descends à l’intérieur de la Terre, et en rectifiant tu trouveras la pierre cachée. Toujours le même mouvement. On creuse, on s’enfonce, on trouve.
Coïncidence ? L’hypothèse de Jean-Loïc Le Quellec en offre une autre lecture. Si le premier grand récit des origines situe la création au fond d’une cavité, alors la grotte n’a jamais cessé d’être ce qu’elle fut d’abord : le point de passage entre deux mondes, le seuil par où le numineux se manifeste. Le sacré n’a pas commencé dans le ciel. Il est sorti de terre.
"Retour à l’âge des cavernes" : le mépris d’un héritage
Dans la bouche d’un moderne, « homme des cavernes » est une insulte. On l’a entendu en 2019 à la tribune de l’ONU, quand un chef d’État brésilien accusait les défenseurs des peuples autochtones de vouloir maintenir « ses Indiens » à l’état de troglodytes. On l’entend dès qu’un écologiste prône la sobriété : aussitôt le voilà sommé de renoncer au « retour à l’âge des cavernes et de la bougie ». La grotte, pour nous, c’est le degré zéro de l’humanité.
Hérodote n’aurait pas dit autre chose. Au Ve siècle avant notre ère, il rangeait ses « Troglodytes éthiopiens » parmi les presque-bêtes, mangeurs de reptiles poussant des cris de chauve-souris. Et lorsqu’en 1883 François Daleau découvre des gravures à Pair-non-Pair, il hésite encore : ces traits ont-ils été tracés par des « troglodytes » ? Sous-entendu, des presque-hommes ne pouvaient produire que de presque-dessins.
Ce mépris a une généalogie philosophique. Platon, le premier, a fait du fond de la grotte le lieu de l’illusion et de l’ignorance, reléguant la vérité dehors, dans la pleine lumière. Renversement décisif ; car des centaines de cultures, sur tous les continents, affirmaient l’inverse depuis des millénaires. Pour elles, la profondeur n’est pas le mensonge : c’est la source. La caverne ne dégrade pas l’humain, elle l’enfante.
Aucune preuve directe, et pourtant tout converge
Reconnaissons d’abord la prouesse. Aucune croyance ne se fossilise, et personne n’exhumera jamais un mythe ; pourtant Jean-Loïc Le Quellec est parvenu à le faire parler. En croisant la géographie de centaines de récits et la reconstruction de leur arbre généalogique, il fait remonter l’Émergence primordiale jusqu’au Paléolithique, puis trace une diffusion qui épouse, point par point, les grandes routes de Sapiens hors d’Afrique. Deux méthodes indépendantes, une seule et même réponse. Pour ressusciter une pensée vieille de trente mille ans, on a rarement vu convergence plus troublante.
Restent des zones d’ombre, et l’auteur ne les masque pas. La plus tenace : le mythe de l’Émergence n’a laissé aucune variante attestée en France ni en Espagne, là même où s’ouvrent Chauvet, Lascaux et Cosquer. Le paradoxe est réel ; Jean-Loïc Le Quellec l’affronte plutôt que de le contourner, en rappelant qu’une croyance peut s’effacer sans laisser de trace, recouverte par d’autres au fil des millénaires. L’absence d’un récit ne prouve pas l’absence d’une origine. On peut juger l’argument insuffisant. On peut aussi reconnaître qu’il est le seul honnête.
Le reste tient debout, et c’est précisément ce qui sidère. Là où d’autres ont renoncé, persuadés qu’on ne saurait jamais pourquoi des hommes du Paléolithique sont descendus peindre au fond de grottes obscures, Le Quellec a cherché ailleurs, et il a trouvé une cohérence. Pas une certitude ; une cohérence, ce qui, en préhistoire des religions, vaut de l’or. Son hypothèse n’est sans doute pas la dernière. C’est aujourd’hui, et de loin, la mieux armée.
Descendre pour comprendre, donc. Si l’hypothèse tient, et tout indique qu’elle tient mieux que les autres, le sacré n’est pas tombé du ciel sur des hommes effrayés par l’orage : il a germé dans le noir, à l’endroit même d’où les mythes font sortir le monde. Nos cathédrales gardent une crypte, nos sanctuaires une grotte, notre langue une « caverne » pour nommer ce qui nous dépasse. Trente mille ans plus tard, nous n’avons toujours pas fini d’en sortir.
Cette plongée dans la fabrique du sacré prolonge l’enquête menée dans L’Odyssée du savoir, tome I (Éditions du Cerf), dont un chapitre entier est consacré à la révolution mythologique de l’art pariétal et aux « machines à remonter le temps » de Jean-Loïc Le Quellec.
SOURCES ACADÉMIQUES MOBILISÉES
- Jean-Loïc Le Quellec, La Caverne originelle. Art, mythes et premières humanités, Paris, La Découverte, 2022, 888 p. (source centrale : mythe de l’Émergence, aréologie, phylomémétique, relecture de l’art pariétal).
- Julien d’Huy, La Préhistoire des mythes, préface de J.-L. Le Quellec, Paris, La Découverte, 2020 (fondements méthodologiques de la phylogénétique appliquée aux mythes).
- Yuri Berezkin, catalogue mondial des motifs folkloriques (Afrika, Migracii, mifologija, 2013), base empirique de l’analyse aréologique.
- Recensions savantes de La Caverne originelle (notamment sur l’absence du mythe en Europe du Sud-Ouest et les limites du codage phylomémétique).