Intro
Imaginez des tablettes d’argile dormant depuis un siècle dans les réserves d’un musée scandinave. Personne ne les a vraiment lues. Personne n’a pris le temps d’en dresser l’inventaire complet. Et pourtant, gravés dans cette argile millénaire, se trouvaient un rituel pour protéger un roi contre la sorcellerie, une facture de bière vieille de quatre mille ans, et peut-être la preuve que Gilgamesh — le héros du plus ancien récit de l’humanité — a réellement existé. Ce n’est pas de la fiction. C’est ce que des chercheurs de l’Université de Copenhague et du Musée national du Danemark viennent de publier, en avril 2026, dans le cadre du projet Hidden Treasures: The National Museum’s Cuneiform Collection.
Des tablettes oubliées pendant cent ans
Le Musée national du Danemark a constitué, sur plus d’un siècle, une collection de tablettes cunéiformes issues des premières civilisations du Proche-Orient : Mésopotamie, Syrie, Irak actuel. Ces objets, certains vieux de plus de 4 500 ans, avaient mené une existence silencieuse dans les réserves. Non pas parce qu’ils étaient inconnus, mais parce que l’immensité du corpus cunéiforme mondial — estimé à près d’un million de tablettes mises au jour depuis le milieu du XIXe siècle — laisse inévitablement des collections de taille modeste dans l’ombre des grands musées de Berlin, Paris ou Londres.
C’est le projet Hidden Treasures, financé par la Fondation Carlsberg et la Fondation Augustinus, qui a mis fin à cet oubli. Pour la première fois, des assyriologues ont analysé, identifié, traduit et numérisé l’intégralité de cette collection. Ce qui en est sorti a surpris les chercheurs eux-mêmes. Parce que le cunéiforme, rappelons-le, n’est pas une écriture « mystérieuse » : il a été déchiffré au XIXe siècle. Ce qui était inconnu, c’était le contenu précis de ces tablettes particulières — et ce contenu s’est révélé exceptionnel à plusieurs titres.
L'écriture cunéiforme : invention du savoir ou invention de la bureaucratie ?
Avant d’entrer dans le détail des découvertes, il faut poser une question fondamentale, celle que L’Odyssée du Savoir pose au cœur de son premier volume : d’où vient le savoir, et à quoi a-t-il d’abord servi ?
La réponse que nous donnent les tablettes est déconcertante. L’écriture cunéiforme est née vers 3 400 avant notre ère dans le sud de l’Irak actuel, en Mésopotamie, dans la région que les Grecs appelleront plus tard « le pays entre les fleuves ». Elle s’est répandue de la Méditerranée à l’Iran sur trois millénaires et demi, servant à noter une quinzaine de langues différentes — le sumérien, l’akkadien, le babylonien, l’assyrien, le hittite, le vieux-perse et bien d’autres. Près d’un million de tablettes ont été mises au jour depuis le milieu du XIXe siècle.
Mais à quoi servait cette écriture à ses débuts ? La réponse des archéologues est sans ambiguïté : à gérer des biens. Les premières tablettes cunéiformes découvertes à Uruk vers 3 300 avant J.-C. sont des tablettes administratives de comptabilité, portant des quantités de rations alimentaires en orge pour divers personnages. L’écriture n’est pas née du désir de raconter des mythes ou de transmettre une sagesse : elle est née comme dernier outil d’une longue chaîne administrative, après les sceaux et les jetons. C’est seulement vers 2 600 avant J.-C. que les tablettes commencent à servir de support aux œuvres littéraires. Le savoir a donc d’abord été comptable avant d’être poétique — ce qui devrait nous faire réfléchir à la nature profonde de la connaissance humaine.
Hama, 720 avant J.-C. : la bibliothèque que les guerriers assyriens ont laissée derrière eux
Un premier groupe de tablettes de la collection danoise provient de la ville syrienne de Hama, l’antique Hamath, fouillée par une expédition danoise dans les années 1930. En 720 avant J.-C., les guerriers assyriens ont détruit et pillé la ville, emportant les richesses vers leur capitale Assur, mais dans leur hâte, ils ont laissé quelques tablettes sur place. Ces tablettes ont finalement rejoint le Musée national du Danemark.
Ces textes, âgés d’environ 3 000 ans, portent sur des traitements médicaux et des incantations magiques. Ils ont été retrouvés dans les vestiges de ce que les archéologues croient être une grande bibliothèque de temple. L’assyriologue Troels Pank Arbøll, qui a participé au projet, souligne leur caractère exceptionnel : quasiment aucun autre texte cunéiforme de ce type n’a été trouvé dans cette région pour cette période. Hama se trouvait à la périphérie des grands foyers culturels mésopotamiens, ce qui rend d’autant plus frappant de trouver là des textes savants assyriens.
Le rituel anti-sorcellerie : quand la politique se déguise en magie
L’une des tablettes de Hama a particulièrement retenu l’attention des chercheurs. Elle contient un rituel anti-sorcellerie lié à l’autorité royale assyrienne, dont la fonction était de protéger le roi contre les malheurs pouvant l’affliger — au premier rang desquels l’instabilité politique.
Ce rituel appartient à la grande tradition mésopotamienne connue sous le nom de Maqlû, terme akkadien signifiant « brûlure ». Dans sa forme aboutie, ce rituel se déroulait au cours d’une nuit entière, durant laquelle un exorciste — l’âshipu — récitait près de cent incantations tout en brûlant des figurines de cire et d’argile représentant les sorciers présumés. La cérémonie était divisée en trois séquences : d’abord la destruction symbolique de la source du mal, ensuite la purification de la victime, enfin la salutation du dieu-soleil à l’aube. Ce n’était pas une superstition marginale : c’était un instrument d’État, utilisé dans les capitales assyriennes de Ninive, Assur et Uruk.
Trouver ce rituel à Hama, loin des centres de pouvoir assyriens, révèle quelque chose d’essentiel : la magie savante n’était pas le propre des cercles fermés de la capitale, mais circulait à travers l’empire comme un outil de légitimation politique. Le savoir magique était du savoir politique. Ce que L’Odyssée du Savoir explore précisément : la frontière floue, dans toutes les civilisations anciennes, entre ce que nous appelons « connaissance » et ce que nous appelons « croyance ».
La facture de bière : la prose du monde, ou la vérité de l'administration
L’une des révélations les plus médiatisées de la collection danoise est un très ancien reçu pour de la bière, issu des textes de Tell Shemshara, dans le nord de l’Irak actuel, fouillé en 1957 par une expédition danoise. Ces tablettes comprennent surtout une correspondance politique entre un chef local nommé Kuwari et le roi amorrite-assyrien Shamshi-Adad vers 1 800 avant J.-C., ainsi que plusieurs documents administratifs.
Parmi eux, ce reçu de bière n’a rien d’anecdotique. La bière occupait en Mésopotamie une place civilisationnelle considérable. Elle était une boisson quotidienne, une offrande divine, et un salaire. Les Sumériens lui avaient dédié une déesse propre : Ninkasi, « celle qui remplit la bouche », célébrée dans un Hymne à Ninkasi datant d’environ 1 800 avant J.-C. qui constitue la plus ancienne recette de brassage connue. La bière sumérienne était fabriquée à base d’orge, d’orge malté, de pain cuit deux fois — le bappir — et de sirop de dattes, sans houblon, d’une texture épaisse et fruitée. En 1988, deux brasseurs californiens ont tenté de reconstituer cette recette à partir des indications de l’hymne.
Le reçu de bière de la collection danoise n’est donc pas un accident comique dans l’histoire de l’humanité : il est la confirmation que l’écriture a servi à gérer le quotidien des hommes bien avant de servir à leur donner accès à l’absolu. C’est une leçon d’humilité pour ceux qui cherchent des secrets ésotériques là où se trouvent d’abord des registres de comptabilité !
Gilgamesh a-t-il existé ? Ce que la liste royale sumérienne nous dit — et ne dit pas !
La découverte la plus spectaculaire de la collection danoise, sur le plan de l’histoire culturelle, est peut-être une copie d’une liste royale mésopotamienne mentionnant des rois qui auraient régné avant le Déluge. Cette liste royale sumérienne est un document politique de première importance : elle recense des souverains mythiques aux règnes d’une durée improbable, puis des rois historiques de plus en plus vérifiables. Sa datation correspond à la fin de la dynastie Isin, vers 1 817 avant J.-C., et elle survit dans divers documents dont le mieux conservé est le prisme d’argile cuite trouvé à Larsa en 1922.
L’exemplaire conservé au Danemark est un texte scolaire — copié par un scribe en formation — mentionnant des rois qui ont régné à la fin du IIIe millénaire avant J.-C. Or d’autres copies de cette même liste mentionnent le légendaire roi Gilgamesh, protagoniste de l’Épopée de Gilgamesh, le plus ancien récit épique de l’humanité, écrit entre 2 150 et 1 400 avant notre ère, précédant les écrits d’Homère d’environ 1 500 ans. « Cela fait de cette liste royale l’un des rares vestiges suggérant que Gilgamesh a peut-être réellement existé. Nous ne savions pas que nous possédions une copie de cette liste ici, au Danemark. C’est assez spectaculaire », déclare l’assyriologue Troels Pank Arbøll.
Mais le chercheur honnête doit poser les nuances nécessaires. La liste royale sumérienne elle-même est truffée de données fantaisistes : Gilgamesh y est crédité d’un règne de 126 ans. Elle a été composée au moins huit siècles après le règne supposé de ce roi. Aucun document contemporain de ce règne ne mentionne son nom. Ce que nous savons, c’est que son contemporain Enmebaragesi de Kish est lui attesté archéologiquement, et c’est ce rapprochement qui fonde la plausibilité historique de Gilgamesh, sans en constituer la preuve. Gilgamesh est accepté par la majorité des assyriologues comme le cinquième roi historique d’Uruk, ayant régné vers le XXVIe siècle avant J.-C. ; mais entre « plausible » et « prouvé », il reste un abîme que l’histoire du savoir doit refuser de combler par la fantaisie.
Ce que tout cela signifie : l'écriture, instrument du savoir et du pouvoir
Ce que nous apprennent ces tablettes danoises, au fond, c’est que la civilisation mésopotamienne était une civilisation de l’écrit dans toute sa complexité : l’écriture y servait simultanément à administrer des biens, gérer des travailleurs, traiter des malades, protéger le roi contre ses ennemis invisibles, transmettre la mémoire des rois et raconter l’histoire de héros semi-divins. Il n’y avait pas d’un côté le savoir rationnel et de l’autre la croyance irrationnelle : il y avait un continuum de pratiques textuelles qui cherchaient toutes, à leur manière, à saisir, ordonner et maîtriser le réel.
Pour aller plus loin
La publication scientifique du projet Hidden Treasures est menée par Nicole Brisch (Université de Hambourg) et Anne Haslund Hansen (Musée national du Danemark). Les textes de Hama feront l’objet d’une publication détaillée par Troels Pank Arbøll, qui travaille à reconstituer le contexte précis de cette bibliothèque de temple assyrienne découverte aux marges de l’empire.