Intro
En novembre 2025, des archéologues de l’Université de Barcelone ont exhumé à Oxyrhynque, en Égypte, une momie romaine dont l’abdomen renfermait un fragment de l’Iliade d’Homère : le Catalogue des navires. C’est la première fois dans l’histoire de l’archéologie qu’un texte littéraire grec est retrouvé dans un contexte funéraire. Une trouvaille qui interroge la façon dont une civilisation peut transformer sa littérature fondatrice en croyance et en viatique pour l’éternité.
Un mort anonyme, dans le sable de Moyenne-Égypte. Sur son abdomen, un fragment de papyrus jauni par seize siècles d’attente. Et sur ce papyrus, des vers du Livre II de l’Iliade. La nouvelle, officialisée par l’Université de Barcelone le 20 avril 2026, a pris la communauté archéologique au dépourvu. Jamais, à ce jour, un texte littéraire grec n’avait été retrouvé délibérément intégré au processus de momification. Un Égyptien de l’époque romaine s’est fait enterrer avec Homère dans le ventre. La question s’impose, immédiate, vertigineuse : pourquoi ?
Une découverte qui rompt avec deux siècles de papyrologie
Oxyrhynque, l’antique Per-Medjed devenue Al-Bahnasa, est le plus vaste gisement de textes antiques jamais exploité. Cinquante mille papyrus, peut-être davantage, en ont été extraits depuis les fouilles pionnières de Grenfell et Hunt en 1896. Évangiles apocryphes, fragments de Sappho, comptes d’épiciers, contrats de mariage : toute l’épaisseur d’un monde gréco-romain provincial, sauvée des décharges antiques. Sauvée, mais jamais trouvée dans les corps. Voilà ce qui change tout.
Depuis 1992, l’équipe hispano-égyptienne dirigée par Maite Mascort et Esther Pons fouille la nécropole. Elle avait déjà repéré, lors de campagnes précédentes, des papyrus glissés dans l’abdomen évidé des momies romaines. Leur contenu était jusqu’ici toujours magique : sorts, formules, prières apotropaïques rédigées en grec, dans la lignée du Livre des morts pharaonique. Avec le papyrus de la Tombe 65, identifié par le philologue Ignasi-Xavier Adiego et la papyrologue Leah Mascia, la rupture est nette ; la poésie a pris la place de l’incantation.
Le Catalogue des navires, un passage tout sauf neutre
Le choix du texte est l’élément le plus saisissant. Sur les vingt-quatre chants de l’Iliade, on n’a retenu ni la colère d’Achille, ni les adieux d’Hector et d’Andromaque, ni les jeux funèbres en l’honneur de Patrocle. C’est précisément le Catalogue des navires qui a été glissé dans le ventre du défunt : une longue énumération, située au cœur du Livre II, qui recense les contingents grecs s’apprêtant à appareiller pour Troie. Vingt-neuf flottes, plus de mille navires, cent cinquante toponymes. Une géographie poétique de l’hellénisme à son point d’élan.
Y voir un hasard relèverait de la naïveté. Le Catalogue des navires, c’est la scène du grand départ ; c’est l’instant où l’aède, conscient que la mémoire humaine va défaillir, supplie les Muses : « je ne pourrais en dire le nombre, ni les nommer, pas même si j’avais dix langues et dix bouches. » Or dans la même nécropole, les archéologues ont retrouvé trois langues d’or et une langue de cuivre, déposées dans la bouche des défunts pour qu’ils puissent parler devant Osiris. La résonance entre la prière du poète et les amulettes des morts est trop précise pour relever du fortuit. Quelqu’un, à Oxyrhynque, a lu Homère avec une attention théologique.
Nommer, c'est ressusciter
Voici peut-être la clé. Dans la pensée égyptienne, le nom prononcé garde le mort en vie ; effacer un cartouche revenait à condamner un pharaon à l’inexistence éternelle. Du côté grec, l’aède qui récitait Homère exhumait les noms d’une humanité disparue. Réciter le Catalogue des navires, c’était rappeler à la vie Achille, Diomède, Idoménée, Nestor ; relancer l’expédition troyenne dans la mémoire collective. Une nécrologie déguisée en chronique militaire.
Si l’on prend cette piste au sérieux, la momie d’Oxyrhynque n’emporte pas un texte profane. Elle emporte une liturgie. Le Catalogue, sous la plume d’Homère, fonctionnait déjà comme un Livre des morts héroïques ; il suffisait de le glisser dans un abdomen embaumé pour en faire pivoter l’usage. La littérature n’a pas remplacé la magie. Elle a révélé qu’elle l’était déjà. Toute grande poésie d’invocation est, par construction, un acte cultuel : nommer puissamment, c’est faire être.
Le point de bascule d'un syncrétisme
Le contexte historique éclaire ce glissement. Depuis la conquête d’Alexandre en 332 avant notre ère, puis sous l’administration romaine à partir de 30 avant notre ère, l’Égypte vit dans une superposition culturelle inédite. Les hiéroglyphes côtoient le grec koinè ; Anubis cohabite avec Hermès Psychopompe, les sarcophages polychromes voisinent avec les statuettes de Cupidon et d’Harpocrate retrouvées dans la même Tombe 65. Sur ce terreau, les frontières entre profane et sacré se dissolvent en silence. Une épopée grecque peut devenir, par capillarité, un viatique funéraire sans que la rupture soit pensée comme telle.
C’est précisément ce mouvement, par lequel un texte fondateur quitte la sphère culturelle pour entrer dans la sphère cultuelle, que L’Odyssée du Savoir cherche à cartographier sur la longue durée. Des chants chamaniques préhistoriques aux mystères d’Éleusis, le savoir humain ne cesse de basculer dans la croyance, et la croyance dans le savoir. La momie d’Oxyrhynque illustre ce moment charnière dans un seul corps embaumé.
Ce qu'un mort anonyme nous a transmis
Reste cette image : un Égyptien romain, cultivé, peut-être lettré, choisit pour son grand voyage un passage qui parle d’un autre grand voyage. Il s’est fait inhumer avec une flotte de mille navires sous les côtes. Il a embarqué Homère comme on embarque une mémoire ; il s’est nommé lui-même en réclamant les noms des héros. Aucune incantation n’aurait eu cette élégance. La poésie a fait, à sa place, le travail du sortilège.
Seize siècles plus tard, ce mort anonyme oblige à reconsidérer ce que signifie lire. Pour lui, ouvrir Homère n’était pas une occupation lettrée. C’était un acte de survie posthume. Reste à se demander quels textes nous emporterons, le moment venu, dans nos propres ventres embaumés.