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La Tour de Babel a-t-elle existé ? Ce que dit l’archéologie

Représentation imaginaire de la Tour de Babel, tour en spirale aux arches inachevées sous un ciel brumeux

Intro

Cent kilomètres au sud de Bagdad, il ne reste qu’une fosse. L’archéologie a pourtant identifié la Tour de Babel, la ziggurat Etemenanki bâtie par Nabuchodonosor. Mais le récit biblique inverse la vérité de Babylone, et c’est là que tout devient passionnant.

Le monument existait. Le mythe ment quand même.

Cent kilomètres au sud de Bagdad, une fosse rectangulaire dans la poussière. voilà tout ce qui reste de ce que la tradition appelle la Tour de Babel L’archéologie a fini par l’identifier, la dater, la mesurer ; il n’en subsiste pourtant que cette cicatrice dans la plaine. Reste la question que personne ne pose : pourquoi un peuple vaincu a-t-il transformé la plus haute tour du monde antique en récit de la faute ?Le monument existait. Le mythe ment quand même.
Commençons par solder l’enquête archéologique, parce qu’elle est close. La Tour de Babel a un original : l’Etemenanki, la grande ziggurat de Babylone dédiée à Marduk, quatre-vingt-dix mètres de briques sur sept étages, achevée sous Nabuchodonosor II au VIe siècle avant notre ère. Les fouilles de Robert Koldewey, les tablettes cunéiformes, la stèle de la collection Schøyen qui montre le roi tenant le plan du monument, tout converge. Le bâtiment a existé.
L’essentiel n’est pas là. Les exégètes datent la rédaction du récit de Babel de la captivité babylonienne, entre 597 et 539, lorsque les élites de Juda furent déportées dans la cité qu’elles allaient maudire. Le texte n’est donc pas un souvenir neutre ; c’est le produit d’un trauma colonial, écrit par les perdants, contre les vainqueurs. Voilà qui change la manière de tout lire.
Un mythe étiologique ne décrit pas le passé, il explique le présent en lui inventant une origine. La diversité des langues était, pour les scribes hébreux, un fait brut et déroutant de la vie impériale. Babel leur en donne la cause : l’orgueil des hommes, puni d’en haut. La fonction du récit n’est pas historique, elle est consolatrice. Et toute consolation déforme.

Grande ziggurat d'Ur, en Irak, temple à étages à l'escalier de briques restauré

Babel raconte une victoire en la déguisant en châtiment

Retournez l’histoire et regardez-la depuis Babylone. La confusion des langues que la Genèse présente comme une malédiction décrivait, vue de la rue, la prospérité d’un empire. Akkadien, araméen, élamite, égyptien, phrygien : on parlait toutes ces langues dans Babylone parce que Babylone avait avalé tous ces peuples. Le polyglottisme n’était pas le symptôme d’un effondrement mais d’une réussite, le signe que la machine impériale fonctionnait.

Les déportés de Juda ont vécu cette réussite par son revers. Pour eux, la grande ville n’offrait pas l’abondance des nations rassemblées ; elle imposait le vacarme d’un monde où l’on ne se reconnaissait plus. Là où l’administration babylonienne voyait un réseau, ils voyaient une dispersion. Le récit de Babel encode exactement cet écart de regard. Il prend le coût de l’empire, subi par les vaincus, et le retourne en faute de l’empire, sanctionnée par Dieu.

C’est une opération intellectuelle d’une finesse rare, et il faut la nommer pour ce qu’elle est : une revanche par le récit. Privés de puissance militaire, les scribes de Juda disposaient d’une autre arme, le texte. Ils ne pouvaient pas abattre la tour, ils pouvaient écrire qu’elle était tombée par décision divine, et que l’unité dont Babylone tirait sa gloire avait été son péché. La théologie venait au secours de l’impuissance politique.

La vraie tour, c'était l'écriture

La ziggurat montait vers le ciel ; l’écriture, elle, montait vers le temps. Nabuchodonosor n’a pas seulement bâti l’Etemenanki, il a couvert ses briques d’inscriptions où il proclame avoir voulu faire rivaliser le sommet de la tour avec le ciel. Ces inscriptions sont elles-mêmes une tour, une tentative de durer, de fixer son nom contre l’oubli, de conquérir l’avenir par le signe gravé. Les cylindres d’argile retrouvés à Kish, où le même roi raconte la restauration d’une autre ziggurat, disent cette obsession. Bâtir ne suffisait pas. Il fallait inscrire.

Or les scribes hébreux jouaient la même partie avec d’autres règles. Eux aussi misaient sur l’écrit contre la mort, sur le texte contre la dispersion. Deux civilisations, deux technologies de la mémoire, et le même pari : arracher quelque chose à l’érosion. La Genèse et les inscriptions de Nabuchodonosor sont des rivales, pas des étrangères. Elles se disputent le même territoire, celui de ce qui restera quand les hommes auront disparu.

L’ironie veut que le perdant militaire ait gagné la guerre de la transmission. La tour de briques est une fosse. Le texte des vaincus, lui, se récite encore sur tous les continents. Voilà ce que L’Odyssée du Savoir ne cesse de montrer : les civilisations ne survivent pas par leurs murs, elles survivent par leurs signes.

Le mythe du langage perdu est le texte le mieux transmis du monde

Il y a, au cœur de cette affaire, un paradoxe que les commentateurs effleurent rarement. Babel est un récit sur l’échec de la communication. Les hommes cessent de se comprendre, le projet commun s’effondre, l’humanité se disperse. Or ce récit de la parole brisée est devenu l’un des textes les plus traduits, les plus copiés, les plus partagés de toute l’histoire humaine. L’histoire de l’incompréhension universelle a réussi la communication universelle. La malédiction s’est retournée en miracle éditorial.

Et le retournement continue sous nos yeux. En mars 2025, une équipe de l’université de Munich, dirigée par Enrique Jiménez, a reconstitué par algorithme un hymne babylonien de deux cent cinquante vers, dispersé en une trentaine de fragments dans les ruines de la bibliothèque de Sippar. Le texte chante Babylone, sa justice, son ouverture aux étrangers, ce fleuve qui apporte ses trésors comme une vague de la mer. La voix que la Genèse avait recouverte ressurgit, recollée par la machine.

Mesurez la rime entre le mythe et le présent. Babel raconte une dispersion ; nous passons notre temps à rassembler ce qui fut dispersé. Les fragments de Sippar, éparpillés par les siècles, sont réunis par l’intelligence artificielle. Le geste archéologique est l’exact inverse du geste divin de la Genèse : là où le mythe sépare, la science recolle. Et dans ce recollement, c’est la Babylone réelle, intérieure, fière, qui répond enfin à la Babylone fantasmée des vaincus.

Tour de Babel : ce que l'archéologie restitue, et ce qu'elle refuse

L’archéologie ne validera jamais une théologie. Elle ne dira pas si Dieu est descendu confondre les langues, et ce n’est pas son office. Ce qu’elle établit est plus subtil : le mythe a eu raison de l’émotion et tort du mécanisme. L’émotion est vraie. Un peuple déraciné a bien contemplé une tour qui touchait les nuages, dans une ville où trop de langues se croisaient. Le mécanisme est faux. Cette confusion n’était pas un châtiment, c’était la respiration d’un empire à son apogée.

La Tour de Babel n’est donc pas une légende sans objet. C’est une erreur d’interprétation magnifique, la trace d’une rencontre réelle entre un peuple brisé et la plus grande ville qu’il eût jamais vue. Le mythe est faux comme explication et juste comme document. Il ne nous renseigne pas sur la colère de Dieu, il nous renseigne sur ce que voient les vaincus lorsqu’ils lèvent les yeux vers la puissance qui les a soumis. Et cela, aucune tablette ne le dira jamais mieux que ces onze versets.

Sur la longue histoire des savoirs, des écritures et des civilisations qui se transmettent en se déformant, voir L’Odyssée du Savoir, Tome I (Éditions du Cerf).

SOURCES ACADÉMIQUES MOBILISÉES

  • A. R. George, « The Tower of Babel: Archaeology, History and Cuneiform Texts », Archiv für Orientforschung, 51, 2005/2006.
  • A. R. George, Babylonian Topographical Texts, Orientalia Lovaniensia Analecta 40, Peeters, 1992.
  • Jean Bottéro, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les dieux, Gallimard, 1987.
  • Ahmed Ali Jawad et al., « Two inscribed cylinders of Nebuchadnezzar II from the ziggurat of Kish », Iraq, Cambridge University Press, 2026.
  • Enrique Jiménez et al., reconstitution algorithmique d’un hymne à Babylone (bibliothèque de Sippar, env. 1000 av. J.-C.), Iraq, Cambridge University Press, mars 2025.
  • Robert Koldewey, Das wieder erstehende Babylon, Leipzig, J. C. Hinrichs, 1913 (fouilles de la Deutsche Orient-Gesellschaft, 1899-1917).
  • Stèle Schøyen MS 2063, collection Schøyen, Oslo (représentation néo-babylonienne de l’Etemenanki).
  • Direction générale des Antiquités irakiennes, fouilles du district d’Al-Fayadiya, province de Babylone (478 artefacts), octobre 2024.

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